Social web: comment l’agence Storyful trouve “le signal au milieu du bruit”

Page de recherche vidéo sur le site public de Storyful (storyful.com)

Agence de presse branchée sur Twitter, YouTube ou Instagram, Storyful vend un flux vérifié de “contenus utilisateurs” aux rédactions du monde entier. Elle partage aussi outils et méthodes pour guider les journalistes dans la jungle du “social web.” Visite dans les bureaux de Dublin.

Tempête de neige, chaton mignon ou scène de guerre… Le recours aux photos et vidéos amateurs a fait du chemin dans les rédactions. A la fin des années 2000, on réalisait qu’un anonyme avec un smartphone serait presque toujours plus rapide, plus proche et plus “authentique” que le plus réactif des reporters. Twitter doit ainsi son décollage – au moins chez les journalistes – à l’atterrissage d’un avion sur l’Hudson à New York.

Désormais, on accepte même que les “contenus produits par les utilisateurs” (User generated content ou UGC) puissent servir un journalisme ambitieux.  Au Monde, à la BBC ou dans la banlieue de Leicester, des journalistes ou des blogueurs geeks produisent des enquêtes en s’usant les yeux sur des images tournées en Egypte, en Ukraine ou en Syrie.

“Finding the signal…”

La force de Storyful est d’avoir compris mieux que les autres cette extension irrésistible du domaine du journalisme. Storyful est “une agence de contenus utilisateurs” qui, sur YouTube, Instagram ou Twitter, déniche, vérifie et “éditorialise” des centaines de photos et vidéos pour les rédactions du monde entier.

Elle a été créée en 2010 par Marc Little. Cet ancien correspondant de la télévision publique irlandaise est aussi l’inventeur d’une expression devenue la définition du “social journalism” : “Finding the signal in the noise”, trouver le signal au milieu du bruit. La startup visionnaire a été rachetée fin 2013 par News Corp, le groupe de Rupert Murdoch. Elle a pour clients le New York Times, Al Jazeera ou France 24 et emploie 73 personnes dans ses bureaux de New York, Hong Kong et Dublin.

Les locaux dublinois de Storyful (©Storyful)
Les locaux dublinois de Storyful (©Storyful)

Dans la capitale irlandaise, Storyful est installée à quelques centaines de mètres de “Grand Canal Dock”, le quartier des multinationales high-tech, base avancée en Europe de Google, Facebook ou Twitter.  Écouteurs vissés aux oreilles, journalistes, développeurs et équipe marketing se partagent un open space bientôt trop petit. “Nous avons triplé nos effectifs en moins d’un an”, explique Adam Thomas. Le responsable du développement, un Anglais passé par Berlin, me guide dans les locaux et les activités de l’agence.

Des flux Twitter dans le fil d’agence

Le “produit” phare de Storyful s’appelle “Newswire”.  Pour ceux familiers des “fils agences” de l’AFP ou Reuters, le principe est le même. A quelques détails près. A droite de l’écran, s’affichent deux flux de “veille”. Le premier est celui du compte Twitter pro de Storyful, visible des seuls abonnés.  Le second est une sélection de comptes  – médias, journalistes ou experts – patiemment entretenue par l’agence.

Photos et vidéos s’empilent à gauche du tableau de bord. Les clients du “Newswire” peuvent trier ce flux mondial par zone géographique, par rubrique (“Météo”,  “Viral”) ou par sujets spécifiques.  L’équipe de Storyful “surveille” et met à jour près d’un millier de ces “topics”, plus ou moins fournis  selon l’actualité. “Paris Shootings” a bien sûr fait son apparition le 7 janvier.

Une capture d'écran du "Newswire" de Storyful.
Une capture d’écran du “Newswire” de Storyful. Le flux est celui des attentats à Paris.

Pour mieux expliquer le service rendu , Adam choisit plusieurs vidéos, dont celle, désormais tristement célèbre, montrant les deux tueurs de Charlie Hebdo abattre un policier avant de s’enfuir. Storyful a été l’une des premières à “repérer” cette vidéo sur Facebook grâce à l’un de ses outils de recherche. Dans l’agence, les réflexes sont toujours les mêmes : confirmer la vraisemblance, le lieu et le moment de la prise de vue ; identifier et si possible contacter la “source” (appelée “premier uploader”).

“Mieux vaut un retard qu’une erreur””

Quand assez de feux passent au vert, le contenu passe dans le flux. Chaque “méta information” (source contactée, date validée, etc) est scrupuleusement communiquée au client, ainsi que les conditions d’utilisation (lire plus loin). Si un doute subsiste sur tel ou tel point, les rédactions abonnées sont prévenues et peuvent choisir d’attendre.

Une capture d'écran du "Newswire" de Storyful
Une capture d’écran du “Newswire” de Storyful. Chaque “méta information” (source contactée, date validée, etc) est communiquée au client, ainsi que les conditions d’utilisation.

Ce processus de validation, effectué très vite et avec une maîtrise experte des outils du web (lire plus loin), est un peu la marque de fabrique de Storyful, son “argument de vente”. Entre vitesse et précipitation, l’agence choisira toujours la première option, insiste Adam, pour qui “il vaut mieux être en retard que commettre un impair.”

D’autant que la traque au hoax, fake et autres joyeuseté propagandiste fait aussi partie des missions de l’agence. Elle a publié des mémos démontrant le rôle des séparatistes russes dans la destruction du vol MH17 au dessus de l’Ukraine ou  décryptant l’ascension de l’organisation Etat islamique sur les réseaux sociaux.

Le Nieman Lab avait publié en 2012 deux grilles de vérification utilisées par les équipes de Storyful.  Je les ai traduites ici…

“Check-list” 1 : vérifier un contenu

  • Peut-on géolocaliser la prise de vue ? Y a-t-il des repères qui nous permettent de vérifier les lieux via Google Maps ou Wikimapia? 
  • Est-ce que les rues ressemblent aux images géolocalisées sur Panoramio ou Google Street View?
  • La météo correspond-elle à celle rapportée ce jour-là à cet endroit?
  • Les ombres correspondent-elles à l’heure de la journée à laquelle la vidéo est supposée avoir été tournée?
  • Les plaques d’immatriculation ou les panneaux de signalisation permettent-ils de valider le pays ou l’état (USA)?
  • Les accents ou les dialectes entendus dans la vidéo nous renseignent-ils?
  • Est-ce que ça “colle” avec d’autres photos ou vidéos uploadées par d’autres personnes au même endroit?
  • Est-ce que la vidéo coïncide avec des évènements rapportés par les listes Twitter de Storyful ou des médias locaux? 

“Check-list” 2 : vérifier une source

  • Où été enregistré le compte et où, d’après son historique, réside l’uploader?
  • Y a-t-il d’autres comptes – Twitter, Facebook, un blog, un site – associés à cet uploader ? Comment peuvent-ils nous aider à préciser son lieu de résidence, son secteur d’activité, sa fiabilité, son parti-pris et son emploi du temps?
  • Depuis combien de temps ces comptes existent-ils ?  Sont-il très actifs?
  • Est-ce que l’uploader écrit dans un argot ou un dialecte que l’on entend dans la vidéo?
  • Peut-on, sur un site web associé à l‘uploader, trouver des informations liés au nom de domaine (Who.is)?
  • La personne est-elle listée sur un annuaire, type Pages Blanches ou Jaunes ?
  • Est-ce que ses cercles sociaux indiquent une proximité avec l’évènement ou le lieu de l’évènement.
  • Est-ce que l’uploader télécharge puis remet en ligne des vidéos de médias ou d’autres comptes Youtube?
  •  Est-ce que les champs de description de la vidéo sont datés ? Est-ce que le titre de la vidéo indique un format tel que .AVI ou .MP4?
  • Avez-vous déjà eu affaire à ce compte ? Est-ce que le contenu d’un précédent reportage était fiable?

De rebonds en rebonds

La logique du “rebond” (une série de recoupements d’un site à un autre) prend parfois des directions surprenantes. Pour valider la  vidéo tournée par une coureuse lors de l’attentat du marathon de Boston, l’équipe américaine de Storyful avait par exemple calculé la position de l’athlète à partir de sa vitesse moyenne, dénichée sur un site. Dans un registre plus “léger”, Storyful a sinon détaillé comme elle avait remonté la piste d’une jeune fan de “One Direction”.

Trouver, et vite, le “first uploader” est une obsession de l’agence.  Un contact par mail ou téléphone permet d’obtenir des informations complémentaires, éventuellement de démarrer une collaboration. Il permet surtout de “border” la réutilisation des contenus.

“Brand content”

“Mention, autorisation et dédommagement est le code d’honneur de Storyful“, explique Adam Thomas, devenu en quelques mois incollable sur le copyright et la propriété intellectuelle. L’agence joue les… agents, en promouvant une vidéo, en s’assurant de la mention de son auteur (voire de sa rétribution),  et en le protégeant des piratages.

Les diffuseurs sont des médias mais aussi des marques, “qui souhaitent utiliser des contenus sociaux pour leurs campagnes”.  Bébés rieurs, animaux farceurs…. Plus “vrais” et plus “viraux” par nature, les UGC ont souvent  plus d’impact que les contenus scénarisés.

Pour éviter les dérapages et pour ne pas brouiller son travail journalistique, l’agence ne rétribue “aucun contenu violent, lié à la guerre ou à la destruction”. Elle assume en revanche la proximité dans ses flux de sujets légers et sérieux, “comme dans la plupart des journaux”.

Open source et collaboration

La diversification passe encore par la vente et le partage technologique. “Storyful est aussi une société high-tech”, pointe Adam Thomas. L’agence a crée des outils et des scripts très performants de monitoring et de recherche. “Newswire” est payant mais d’autres “technos” sont partagées avec la communauté dans une logique collaborative.

Storyful a par exemple lancé une extension gratuite pour Google Chrome, “Storyful multisearch”, qui permet de trouver des contenus sur plusieurs plateformes (Twitter, Instagram, Vine, etc.) à partir d’une seule requête. Le code est disponible sur GitHub.

Plus récemment, l’agence a ouvert sur Google+ une communauté baptisée “Open newsroom”. Des journalistes du monde entier y mettent en commun leur travail de vérification des UGC.  On peut y signaler un “fake”, demander une traduction, un coup de main technique… Storyful y enrichit sa compréhension du “social web” tout en diffusant ses méthodes et ses bonnes pratiques.


Quelques liens :


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